Jumeaux Frydman, nouveaux bébés hors-la-loi. Et les autres ?
Le professeur René Frydman a annoncé mercredi soir la naissance, mardi, de Jérémie et Keren. Ces jumeaux ont la particularité d'avoir été conçus avec des ovocytes congelés, au sein d'un hôpital français (Antoine-Béclère), dans les Hauts-de-Seine.
Cette technique de procréation médicalement assistée (PMA) demeure interdite en France. Ailleurs dans le monde, elle a permis la naissance de plus d'un millier d'enfants. Pour les femmes atteintes de certains types de cancers et qui risquent de voir leurs gamètes endommagés par les traitements, ce processus permet de préserver leurs chances d'avoir des enfants qui leur sont biologiquement rattachés.
Frydman joue avec les limites
Cette naissance marque une nouvelle étape dans le rapport de force entre les partisans d'une vision plus libérale et le législateur.
René Frydman, qui est connu pour avoir donné naissance à Amandine, le premier bébé éprouvette, en 1982, joue ici avec les limites : il revendique d'avoir choisi une technique de cryopréservation lente, qui n'est pas explicitement interdite par la loi, contrairement à la congélation dite « ultrarapide » (ou encore « vitrification »). C'est cette dernière qui est précisément prohibée puisqu'en France, on l'assimile à de la recherche sur l'embryon.
La France limite donc la conservation des gamètes femelles alors qu'il est parfaitement légal de congeler des gamètes mâles et que l'on congèle les embryons en France depuis le milieu des années 1980.
Certains professionnels réclament donc un assouplissement depuis plusieurs années et le professeur Frydman a voulu frapper un grand coup. Pourquoi maintenant ? Le Parlement doit réviser ces prochaines semaines le dispositif législatif encadrant la procréation médicalement assistée, mais rien n'est prévu pour assouplir la conservation des gamètes femelles.
Un assouplissement très restreint de la loi
Le nouveau texte, qui amende la loi bioéthique de 2004, aura une portée très limitée sur les frontières de la légalité en ce qui concerne les techniques de procréation médicalement assistée.
Le législateur ne devrait autoriser par exemple ni la gestation pour autrui (le recours aux mères porteuses), ni l'accès au don de sperme pour les femmes célibataires ou les lesbiennes en couple. Et pas davantage le recours au don d'ovocyte pour les femmes ménopausées puisque la loi dit autorise la PMA seulement pour les femmes « en âge de procréer ».
Rue89 a rencontré sept parents qui ont fait des enfants en contournant, eux aussi, la loi française. Le plus souvent à l'étranger, où les législations sont bien plus libérales.
Deux jours après la naissance des jumeaux hors-la-loi de René Frydman, voici comment ils racontent ce qui s'apparente pour certains à un combat épuisant, à une aventure toujours. Chaque année, plusieurs dizaines de milliers de bébés naissent « hors les clous ». Chloé Leprince
Muriel, 36 ans, et Cristina, 45 ans
► Coût : 15 000 euros
« On a d'abord pensé à la coparentalité, qui est une sorte d'insémination artisanale, avec un homme de notre entourage, mais on n'a trouvé personne avec qui ça collait. Et, finalement, on s'est dit qu'on voulait avoir nos enfants à nous deux. On avait envie que chacune en porte un, dont le sperme viendrait du même donneur.
Comme beaucoup de couples de lesbiennes, on s'est penchées sur l'IAD (insémination artificielle avec le sperme d'un donneur), interdite en France. Pour des raisons pratiques, on a d'abord été en Belgique, mais comme Cristina allait avoir 41 ans et en raison d'une pénurie de sperme, ils ont décidé de donner la priorité à des plus jeunes.
On s'est donc tournées vers l'Espagne, pays d'origine de Cristina. Mais ça fait monter la facture : chaque insémination coûte 750 euros, et il faut sauter dans un avion du jour au lendemain quand le gynécologue à Bilbao constate à distance que l'ovulation est en cours.
Après cinq échecs, on a décidé que ce serait moi, la plus jeune, qui essaierais. Il a fallu six tentatives pour que je tombe enceinte, un chiffre à peu près dans la moyenne. On avait une chance sur quatre d'avoir des jumeaux, et ça n'a pas loupé : Tristan et Gabriel, faux jumeaux, sont nés il y a quatorze mois.
A côté de nos amis hétéros, dont les inséminations sont remboursées par la Sécu, on se sent discriminées. C'est déjà un traitement lourd, les stimulations hormonales, les jours à poser au boulot, la tristesse de chaque grossesse qui n'a pas réussi… Si en plus il faut ajouter environ 15 000 euros à tout ça, il n'y a pas beaucoup de couples qui résisteraient. » Recueilli par Sophie Verney-Caillat
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